Ministère de la jeunesse, de
l’éducation nationale et de la recherche
Ecole Pratique des Hautes
Etudes
Sciences et Vie de la Terre
MEMOIRE
Présenté
par
Stéphanie THIENPONT
Pour l’obtention du diplôme de l’Ecole Pratique des
Hautes Etudes
Habitats et comportements de
ponte et d’hivernation chez la Cistude d’Europe (Emys orbicularis) en Isère.
Soutenu le 12/04/2005 devant le jury
suivant :
Jacques Michaux-
Président
Marc Cheylan - Rapporteur
Laboratoire de
Biogéographie et Ecologie des Vertébrés - Directeur : M. Roger Prodon
Association Nature Nord-Isère
LO PARVI - Directeur : M. Raphaël Quesada
Ecole Pratique des Hautes Etudes
Sciences et Vie de la Terre
Titre : Habitats et comportements de ponte et d’hivernation chez la Cistude d’Europe (Emys orbicularis) en Isère.
Auteur : Stéphanie THIENPONT
Résumé
Inscrite à l'annexe II de la Convention de "la vie sauvage et du milieu naturel" de l'Europe (Berne 1979), à l'annexe II et IV de la directive européenne « Habitat Faune et Flore » du 21/05/1992 et sur la liste rouge de l’IUCN, la Cistude d’Europe (Emys orbicularis) fait l’objet de nombreuses études au niveau européen depuis une dizaine d’années. En région Rhône-Alpes, le nord de l’Isère, et plus particulièrement l’Isle Crémieu, abrite les derniers foyers de Cistudes. Ce constat, établit en 1998, a permis de développer une politique de conservation en faveur de cette espèce jusqu’alors peu étudiée dans cette région et prioritaire dans le cadre du document d’objectif Natura 2000 en Isle Crémieu.
Après un vaste travail de
prospection visant à déterminer la répartition de la Cistude en Isère, deux
populations ont été choisies pour faire l’objet d’un suivi scientifique plus
spécifique dans le but de comprendre le fonctionnement global des populations
locales et d’apporter des réponses concrètes en faveur de leur conservation. Ce
mémoire répond aux interrogations portant sur les habitats et comportements de
la Cistude au cours de la ponte et de l’hivernation en Isère. Le travail
effectué a permis de mettre en évidence un taux de femelles gravides variant de
53 à 100% selon les années et un nombre d’œufs variant de 3 à 16 par ponte. La
période de ponte se déroule de mi-mai à fin juin. Chaque femelle ne pond qu’une
seule fois par an. La distance au site de ponte varie de 40 à 1100 mètres. Le
site sélectionné est une pelouse sèche ou une jachère où le recouvrement
végétal est faible. Les femelles se dirigent alors vers des zones de sol nu où
la granulométrie est fine. Grâce à un suivi télémétrique portant sur plusieurs
années consécutives, nous avons pu mettre en évidence un taux de fidélité de 40
à 75% des femelles à leur site de ponte. Les fréquents changements de milieux,
dus aux activités agricoles, déstabilisent les femelles lors de leur sortie
pour la ponte, entraînant des comportements de ponte atypiques. Le travail sur
l’hivernation, phase méconnue du cycle de vie de la Cistude, a révélé une
entrée progressive en inactivité avec une diminution régulière des
déplacements, qui peuvent ou non stopper complètement au cours de la phase
hivernale. Les dates d’entrée en inactivité et la durée de cette phase sont
très variables d’une année à l’autre et dépendent de nombreux facteurs endogènes
et exogènes. Les individus migrent, parfois sur des distances significatives,
pour hiverner. Sur les deux sites d’étude apparaissent des phénomènes de
regroupement au cours de l’hiver allant de 38,4 à 56,6% de la population
totale. La fidélité au site d’hivernation sur trois ans est en moyenne de
90,7%. Les milieux sélectionnés sont de type Salicion cinereae,
Magnocaricion et Phragmition.
Ils présentent une structure très fermée avec beaucoup de végétation, une eau
peu profonde et une couche de vase importante.
Les résultats obtenus au cours de
cette étude ont permis de proposer des mesures concrètes en vue de la
conservation de l’espèce en tenant compte de ses besoins spécifiques en terme
d’habitat.
Mots clés : Emys orbicularis, Isère, ponte, hivernation, utilisation de l’habitat,
mesures de conservation.
Introduction
L’érosion
de la biodiversité, évoquée lors du sommet de Rio (1992), est un phénomène
attesté par de nombreux auteurs (Chauvet et Olivier, 1993 ; Wilson, 1993).
Elle est le résultat de l’impact
anthropique sans cesse croissant sur la biosphère. Cette perte irréversible du
patrimoine communautaire a conduit les biologistes à intégrer le facteur
anthropique dans leurs études, ce qui a donné naissance à la biologie de la
conservation. Cette discipline correspond à une approche scientifique
multidisciplinaire de l’impact des activités humaines sur les écosystèmes. Elle
est destinée à contrer cet appauvrissement actuel de la biodiversité (Soulé,
1986). Actuellement en plein essor, cette discipline a émergé vers la fin des
années 1960, pour acquérir progressivement tout le corpus théorique et
prédictif d'une discipline scientifique propre, la distinguant de la
traditionnelle protection de la nature. La biologie de la conservation
s’intéresse principalement aux processus de maintien de la biodiversité,
analysés à différents niveaux spatio-temporels et écosystémiques. Elle se fixe
pour objectifs d’apporter des éléments tangibles pour la gestion conservatoire
et durable des espèces, des communautés, des écosystèmes et des paysages. Elle
implique donc une excellente connaissance de la biologie et de l’écologie des
espèces.
C’est dans ce contexte d’acquisition de connaissances en vue de la conservation d’une espèce que s’inscrit cette étude. La Cistude d’Europe détient en effet le triste record de la plus forte régression en Europe de 1970 à 1990 chez les reptiles (Servan, 1999) ce qui explique son inscription à l'annexe II de la Convention de "la vie sauvage et du milieu naturel" de l'Europe (Berne 1979), à l'annexe II (espèce d'intérêt communautaire dont la conservation nécessite la désignation de zones spéciales de conservation) et IV (espèce d'intérêt communautaire qui nécessitent une protection stricte) de la directive européenne « Habitat Faune et Flore » du 21/05/1992. De ce fait, elle est l’objet de nombreuses études au niveau européen depuis une dizaine d’années.
Sur le plan taxonomique, on identifie aujourd’hui quatorze sous-espèces d’Emys orbicularis (Fritz ; 2003), pour une aire de répartition qui s’étend du nord de l’Afrique à l’Europe de l’est et à l’Asie centrale, jusqu’à la mer d’Aral (Fritz, 1996).
Dans le cadre de la conservation de l’espèce, la biologie de la reproduction et l’utilisation de l’espace ont été particulièrement étudiées. On sait désormais que les déplacements terrestres sont assez limités en dehors des déplacements de ponte (Servan, 1988 ; Lebboroni et Chelazzi, 1991 ; Olivier, 2002 ; Cadi, 2003), hormis dans les populations soumises à l’assèchement de leur milieu de vie en été (Naulleau, 1991 ; Keller, 1997). La fidélité inter annuelle au domaine vital est forte mais semble plus marquée chez les femelles (Duguy et Baron, 1998 ; Olivier, 2002). La dispersion des mâles, qui concernerait de 0,2 % (Keller, 1997) à 0,96% (Olivier, 2002) des mâles au sein d’une population, permettrait d’assurer le brassage génétique. Cette dispersion se fait préférentiellement à la faveur de corridors écologiques : canaux, zones humides (Duguy et Baron, 1998 ; Olivier, 2002).
Durant la période d’activité, la Cistude fréquente de préférence les zones en eau peu profonde (Duguy et Baron, 1998 ; Lyet et Cheylan, 2001 ; Olivier, 2002), où la végétation aquatique est importante (Lyet et Cheylan, 2001 ; Cadi, 2003), les berges protégées et le nombre de solariums important (Lyet et Cheylan, 2001).
Au moment de la ponte, les femelles peuvent parcourir des distances variant de quelques mètres à plusieurs kilomètres pour accéder à un site favorable au dépôt des œufs (Rovero et Chelazzi, 1996 ; Schneeweiss et al. ,1998 ; Duguy, 1999 ; Jablonski et Jablonska, 1998 ; Andréas, 2000 ; Meeske, 2000 ; Kotenko, 2000 ; Olivier, 2002 ; Abellard, 2002). Les femelles pondent sur des sols bien drainés, qui peuvent être de nature sablonneuse (Jablonski et Jablonska, 1999; Schneeweiss et al., 1999) argilo-limoneuse (Lebboroni et Chelazzi, 1999) voire caillouteuse (Cheylan com. pers.). En général, le couvert végétal est rare sur les sites de ponte, le plus souvent constitué de pelouses sèches et rases ou avec quelques buissons épars (Jablonski et Jablonska, 1999; Schneweiss et al., 1999 ; Lebboroni et Chelazzi, 1999 ; Lyet et Cheylan, 2001). La prédation sur les œufs peut être très importante : de 75 à 85% en Pologne et en Italie (Jablonski et Jablonska, 1999 ; Lebborini et Chelazzi, 1999). Après analyse de la bibliographie, nous ne disposons pas d’une évaluation du taux de fidélité inter annuel des femelles à leur site de ponte. De plus, dans l’analyse du choix des sites de ponte, les caractéristiques prises en compte sont systématiquement le trajet, la type d’habitat, la nature et granulométrie du sol, mais les facteurs historiques, et notamment les facteurs d’évolution du paysage, ne sont jamais étudiés.
Chez la Cistude, l’hivernation se déroule dans l’eau. Durant la période d’inactivité, les animaux utilisent des zones où l’eau est peu profonde et qui sont fortement encombrées par la végétation (Schneeweiss et al., 1999 ; Parde et al., 1999). L’entrée en hivernation a été observée du mois de septembre au mois de novembre selon les conditions météorologiques (Rollinat, 1980 ; Dall’Antonia et al., 2001). De courts déplacements dans l’eau (Dall’Antonia et al., 2001 ; Naulleau, 1991) et sur le sol (Prade et al., 1999 ; Naulleau, 1991) sont possibles au cours de la phase d’inactivité. L’hivernation se déroule parfois loin du milieu de vie estival : les domaines vitaux estivaux et hivernaux ne se recouvrent pas (Parde et al., 1999). En captivité, Rollinat (1934) observait une certaine fidélité des individus à leur lieu d’hivernation, mais nous ne disposons pas de données concernant une population en milieu naturel. De même, observe t’on chez la Cistude des phénomènes de regroupement au cours de l’hiver comme il en existe chez certaines populations de tortues d’eau douce ? Quels sont les paramètres qui conditionnent l’entrée en hivernation et la durée de la phase d’inactivité ? Existe t’il une sélection fine de l’habitat d’hivernation ? Nous ne disposons, dans la bibliographie, d’aucune information sur ces différents paramètres.
Actuellement,
la cause majeure de régression de la Cistude est la destruction de ses
habitats. En effet, c’est une espèce « multi-habitat » : son
milieu de vie est aquatique mais elle utilise le milieu terrestre lors de la
ponte. Sa conservation passe donc par la protection des deux types de milieux.
Les zones humides ne représentent aujourd’hui en France que 3% du territoire.
Les aménagements hydrauliques et l’abandon des pratiques traditionnelles
(pisciculture, moulin,…) ont conduit à la disparition de nombreuses d’entre
elles au cours des dernières décennies. Mises en valeur par la convention de
Ramsar (1971) comme « réservoirs de biodiversité », elles font
désormais l’objet de nombreuses mesures de réhabilitation et de protection. Les
pelouses et landes sèches, mises à profit par les Cistudes pour la ponte, sont
quant à elles victimes de deux phénomènes majeurs : l’abandon de l’élevage
traditionnel et le développement de l’agriculture intensive, qui conduisent dans
le premier cas à la fermeture du milieu et dans le second à la destruction de
ces milieux, pourtant riches en biodiversité.
En
région Rhône-Alpes, c’est dans le nord de l’Isère que subsistent les derniers foyers
de Cistudes. Ce constat, établit en 1998, a permis de développer une politique
de conservation en faveur de cette espèce. Plusieurs études scientifiques ont
alors été menées dans le but de comprendre le fonctionnement global des
populations et apporter des réponses concrètes en faveur de leur maintien
(André, 2000 ; Basso, 2000 ; Lardellier, 2000 ; Dinale, 2001 ;
Nemoz, 2001 ; Porcher, 2001 ; Abellard, 2002 ; Dumas,
2002 ; Priol, 2002 ; Cadi ; 2003). Les aspects abordés au cours
de cette étude font partie intégrante d’un travail de fond réalisé depuis 1997
en Isère, auquel ont participé un grand nombre de naturalistes et d’étudiants.
Suite à ces travaux deux aspects fondamentaux restaient à développer :
· La
biologie de la reproduction et plus particulièrement le choix des sites de
ponte, en intégrant le facteur d’évolution du paysage,
·
L’hivernation, phase peu connue du cycle annuel de la
Cistude.
Ce
sont ces deux aspects de la biologie de l’espèce que nous nous proposons de
développer dans ce mémoire. Comprendre le choix d’un site de ponte, analyser
les résultats et les conséquences qui découlent de ce choix, permettent en
effet d’apporter des réponses quant à la structure démographique (déséquilibre
du sex-ratio, renouvellement de la population,…) et spatiale d’une population,
donc en inférer quelles sont ses chances de maintien à long terme.
Dans
cette première partie du travail, les aspects biologiques ont bien entendu été
traités (nombre de femelles gravides, taille des pontes), sans oublier les
aspects comportementaux (trajet de ponte, sélection du site, fidélité),
permettant de comprendre le fonctionnement global d’une population.. De façon
complémentaire, nous nous sommes également intéressés à l’évolution des
paysages, de façon à mettre nos résultats dans une perspective historique.
Le
travail réalisé sur l’hivernation, traité dans la seconde partie de ce mémoire,
répondait au départ à une curiosité envers cette phase de vie peu connue de la
Cistude. En consultant la bibliographie, nous nous étions en effet rendu compte
à quel point cette phase de vie restait peu connue malgré son importance en
terme de conservation.. Les résultats obtenus sur ce point se sont révélés très
enrichissants. Ils ont montré l’importance capitale de cette phase de vie dans
la gestion du milieu. Les facteurs biologiques (rôle de la température, durée,
influence du sexe,…) et les facteurs comportementaux (trajets, sélection des
sites, fidélité,…) ont été pris en compte au cours de cette étude sur
l’hivernation.
Des
mesures de gestion favorables à l’espèce ont pu être proposées à l’issue de ce
travail.
1.
Présentation de
l’espèce étudiée :
La Cistude d’Europe (Emys orbicularis) est une espèce dulçaquicole dont l’aire de répartition s’étend du nord de l’Afrique à l’Europe de l’est et à l’Asie centrale, jusqu’à la mer d’Aral (Fritz, 1996). Quatorze sous-espèces sont reconnues par Fritz (2003), tandis que Lenk et al. (1999) reconnaissent 7 sous-espèces.
Inscrite
à l'annexe II de la Convention de "la vie sauvage et du milieu
naturel" de l'Europe (Berne 1979), à l'annexe II (espèce d'intérêt
communautaire dont la conservation nécessite la désignation de zones spéciales
de conservation) et IV (espèce d'intérêt communautaire qui nécessitent une
protection stricte) de la directive européenne « Habitat Faune et
Flore » du 21/05/1992, la Cistude
est aujourd’hui une espèce patrimoniale reconnue. En France, elle est totalement protégée depuis 1979 (arrêté du
24/04/1979). L'espèce est considérée comme vulnérable, c'est à dire "en
forte régression du fait de facteurs extérieurs défavorables". Elle est
présente dans le Centre et dans l’Ouest de la France, en Provence et en
Languedoc, en Corse et en région Rhône-Alpes (SHF, 1989). Au niveau régional,
cette espèce est citée dans l’annexe III de la délibération du Conseil Régional
Rhône-Alpes, « politique régionale en faveur du patrimoine naturel »,
comme espèce sensible prioritaire (Conseil régional Rhône-Alpes, 1995).
Cette tortue, de petite taille (une vingtaine de cm au plus), présente une carapace de couleur sombre, ponctuée de jaune, tout comme les pattes, la tête et la queue. Le plastron présente une grande variété de colorations. Les pattes sont palmées, ce qui en fait une excellente nageuse, et pourvues de fortes griffes.
Chez cette espèce, le
dimorphisme sexuel est assez important même s’il est variable selon les
régions. Les populations du Nord-Isère présentent les caractéristiques
suivantes : les femelles sont à maturité plus grosses que les mâles, leurs
yeux sont jaunes et noirs tandis qu’ils sont rouge orangé chez les mâles, le
plastron des mâles est concave tandis que celui des femelles est plat, enfin,
chez les femelles la queue est plus longue et plus effilée et le cloaque plus
proche de la carapace.
La tortue Cistude fréquente plusieurs types de milieux : étangs, rivières, marais d’eau douce, mares permanentes et même temporaires, canaux, tourbières. C’est une espèce particulièrement inféodée au milieu aquatique mais capable de déplacements terrestres lors de la recherche de sites de ponte (Schneweiss et al., 1999 ; Jablonski et Jablonska, 1999 ; Schneeweiss et Steinhauer, 1999 ; Kotenko, 2000), de la dispersion des mâles (Olivier, 2002 ; Priol, 2002 ; Cadi, 2003), de l’assèchement de son milieu de vie (Naulleau, 1991 ; Rovero et Chelazzi, 1996 ; Olivier, 2002).
La maturité sexuelle semble varier avec la latitude : dans le Sud-Ouest de la France, elle a lieu vers l’âge de 8 à 10 ans pour les mâles et entre 11 et 15 ans chez les femelles (Baron et Duguy, 1999). Pour des populations de Brenne, Rollinat (1934) l’observe vers 15 à 20 ans, tandis qu’en Camargue elle a lieu entre 5 et 9 ans chez les mâles et entre 6 et 12 ans chez les femelles (Olivier, 2002).
Les accouplements ont lieu dans l’eau à partir de mars, avec un pic d’activité en avril-mai, mais peuvent s’observer durant toute la période d’activité (Rovero et Chelazzi, 1996). Les pontes sont déposées dès la mi-mai et se déroulent jusqu’en juillet (Jablonski et Jablonska, 1999 ; Schneweiss et al., 1999 ; Baron et Duguy,1999 ; Olivier, 2002). Les femelles pondent sur des sols sablonneux (Jablonski et Jablonska, 1999; Schneweiss et al., 1999), parfois sur un mélange de terre et de sable (Schneweiss et al., 1999), parfois encore sur des sols argilo-limoneux (Lebborini et Chelazzi, 1999), dont le recouvrement végétal varie beaucoup (Jablonski et Jablonska, 1999; Schneweiss et al., 1999 ; Lebborini et Chelazzi, 1999 ; Lyet et Cheylan, 2001). La ponte a lieu généralement le soir (Jablonski et Jablonska, 1999; Kotenko, 2000 ; Abellard, 2002) et souvent même de nuit (Cheylan, comm. pers.). Le comportement de ponte peut occasionner des déplacements de plusieurs centaines de mètres (Rovero et Chelazzi, 1996 ; Nemoz, 2001 ; Abellard, 2002) à plusieurs kilomètres (Jablonski et Jablonska, 1999). La prédation sur les œufs peut être très importante : 75 à 85% (Jablonski et Jablonska, 1999 ; Lebborini et Chelazzi, 1999). Après environ 90 jours d’incubation les jeunes sortent du nid soit à la faveur de pluies automnales soit au printemps suivant (Quesada, 1998 ; Abellard, 2002 ; Cadi, 2003).
2. Présentation de l’Isle
Crémieu :
.1.
2.1. Situation
géographique de l’Isle Crémieu :
L’Isle Crémieu est un district biogéographique (Lebreton, 1977) situé dans le département de l’Isère. Il est limité au nord et à l’est par le fleuve Rhône, à l’ouest et au sud par la rivière Bourbre.
.2.
2.2. Géologie et
géomorphologie de l’Isle Crémieu :
L’Isle Crémieu est naturellement partagée en deux secteurs : le plateau et le piémont.
Le plateau calcaire de l’Isle Crémieu, d’une superficie de 225 km², est une avancée jurassique au sud du fleuve Rhône. A la période du Miocène s’est formée la molasse présente au sud de l’aire d’étude. Le plissement alpin l’a fait surgir en collines mais a très peu affecté la zone calcaire de l’Isle Crémieu qui est restée tabulaire, contrairement au Jura voisin.
Ce plateau porte les traces du passage, au quaternaire, des glaciers venus du Gothard et du Mont-Blanc qui ont décapé la roche calcaire de l’Isle Crémieu et ont abandonné sables et graviers. Bon nombre de cuvettes formées à cette époque sont devenues des plans d’eau lors du retrait des glaciers (il y a environ 15 000 ans) pour se transformer en lacs et tourbières. Des vallées où coulent les ruisseaux entaillent le plateau jusqu’au niveau de la plaine, tel le Val d’Amby (d’Optevoz à Hières), les gorges de Tine et de la Fusa à Crémieu et le val de l’étang de Ry. Le plateau est relativement compartimenté par les cours d’eau. Depuis les points culminants de la bordure ouest et nord-est (447 mètres à Annoisins-Moras), il s’abaisse progressivement vers le sud-est. L’altitude moyenne est environ de 350 mètres.
Le piémont est une zone plate (altitude moyenne de 200m). Il borde la partie nord-ouest du plateau qui le domine de 200 mètres sur 20 km.
On retrouve trois types de sols en Isle Crémieu :
· les sols à valeur agronomique médiocre regroupant les sols bruns calciques et les sols d’érosion peu épais sur cailloutis ou roches calcaires et les sols sur formation calcaire,
les sols à valeur agronomique moyenne représentés par les alluvions modernes charriés par le Rhône, notamment dans les communes de Bouvesse-Quirieu, Montalieu, Charette et Optevoz.
On considère généralement que le plateau de Crémieu appartient au Jura tabulaire dont il serait l’extrémité sud. La série stratigraphique des terrains secondaires va de l’Hettangien au Portlandien (Jurassique supérieur) et ce plateau est recouvert en discordance par des formations tertiaires molassiques. Le substratum secondaire est localement recouvert sur le plateau de terrains quaternaires glaciaires ou fluvio-glaciaires. Ces terrains se trouvent principalement dans les dépressions laissées par les glaciers.
On observe trois directions principales de fracturation : N-25 110-120 et N-50°, reflétant les orientations structurales majeures de la région.
.3.
2.3. Climat de l’Isle
Crémieu :
Situé à 40 Km à l’est de Lyon, l’Isle Crémieu bénéficie du climat de la région lyonnaise. Ce climat occupe une place particulière parmi les climats français. C’est un subtil mélange d’influences océaniques, continentales et méditerranéennes. Les facteurs du climat sont à la fois géographiques et météorologiques :
· la latitude qui place la région au cœur de la zone tempérée, à mi-distance du pôle et de l’équateur,
· la situation en Europe occidentale, mais à une certaine distance de l’océan,
· la présence de la Méditerranée à quelques 300 km au sud,
· la position au centre du couloir méridien Saône-Rhône entre Massif Central à l’ouest, Jura et Alpes à l’est,
· les différences d’altitude, de topographie et d’exposition qui créent, au sein même de la région, une véritable mosaïque de climats locaux,
· les mécanismes météorologiques : le « temps qu’il fait » dépend de la situation météorologique définie par la position des anticyclones et des dépressions, de la nature de la masse d’air baignant la région et de la trajectoire des flux atmosphériques et des perturbations (Blanchet, 1993).
En Isle Crémieu la température moyenne annuelle est de 10,9°C (9,9°C à Lille, 10,1°C à Strasbourg, 10,9°C à Paris et Brest, 12,8°C à Bordeaux, 12,9°C à Toulouse, 14,8°C à Marseille et 15,3°C à Nice (Blanchet, 1993)). L’amplitude assez forte entre les températures extrêmes met en évidence le caractère continental du régime thermique. Les étés sont chauds mais arrosés. Les mois d’hiver sont très variables comme nous avons pu le constater au cours de cette étude. Le mois le plus froid est le mois de janvier avec une moyenne sur 30 ans de 2,2°C et le mois le plus chaud est le mois de juillet avec une température moyenne de 19,9°C (station de Boulieu à Courtenay sur la période 1972-2002).
Les précipitations sont inégalement réparties sur l’ensemble de l’Isle Crémieu (800 à 1091 mm par an) : elles sont plus abondantes lorsqu’on se rapproche du massif montagneux du Bas Bugey (Blanchet et al., 1999). Les variations inter-annuelles sont très importantes (rapport de 1 à 2,5). Les précipitations sont régulièrement réparties sur l’année, faisant apparaître le caractère océanique du climat, tandis que les fortes précipitations d’été sous forme d’averses violentes sont la conséquence d’influences continentales.
Le nombre de jours de gelée est de 60 environ. L’enneigement est très faible (10 à 11 chutes par an en moyenne), le sol restant couvert de neige pendant une période excèdant rarement 10 jours.
L’insolation moyenne sur 67 ans (station de Lyon-Bron sur la période 1925-1992) est assez élevée puisqu’elle est de 1985,9 heures par an (1600 heures à Lille, 1637 à Strasbourg, 1752 à Brest, 1750 à Paris, 1935 à Biarritz, 2047 à Toulouse, 2694 à Nice, 2836 à Marseille, 2900 à Toulon (Blanchet, 1993)), mais elle est très variable d’une année à l’autre (Blanchet, 1993).
Du fait de sa situation au centre du couloir rhodanien, entre le Massif Central à l’ouest et le Jura et les Alpes à l’est, la région lyonnaise ne connaît pratiquement que des vents du nord et du sud, le vent de nord étant prédominant. La période la plus agitée est le printemps, mais les vitesses maximales se placent majoritairement en novembre.
.4.
2.4. Paysages de l’Isle
Crémieu :
Ø Les zones humides :
D’origine glaciaire (verrous glaciaires, moraines), ces zones humides sont relativement abondantes en Isle Crémieu. Les plans d’eau, formés par le retrait des glaciers, ont évolué en lacs puis tourbières. Certaines ont été aménagées en étangs, grâce à la construction de digues, l’Homme se donnant ainsi les moyens d’élever du poisson et d’avoir une force motrice pour les moulins. On compte aujourd’hui 330 étangs en Isle Crémieu (Lo Parvi, 2002).
Depuis quelques années les dépôts alluvionnaires font l’objet d’une exploitation importante. De nombreuses gravières ont ainsi mis la nappe phréatique à nu, créant des plans d’eau de dimensions variables de quelques dizaines d’ares à plus de 50 hectares.
Depuis le milieu du XXéme siècle la pêche de loisir et la chasse sont les principales activités exercées sur ces milieux.
Ø Les landes et pelouses sèches :
Elles couvrent en Isle Crémieu quelques milliers d’hectares mais sont soumises, comme sur l’ensemble du territoire français, à la fermeture naturelle du milieu due à l’abandon de l’élevage traditionnel et du pastoralisme.
Ø La forêt :
Elle représente 28% de la surface cadastrale de l’Isle Crémieu. D’une valeur marchande peu élevée de par les essences dont elle est constituée elle reste peu exploitée (bois de chauffage).
Ø Les cultures :
Elles couvrent 48% de l’Isle Crémieu. La monoculture céréalière est pratiquée sur toutes les plaines alluviales favorables tandis que la polyculture/élevage subsiste sur le plateau de l’Isle Crémieu.
Ø La
pression anthropique :
La proximité de la ville de Lyon et le développement important de l’agglomération de Bourgoin-Jallieu et de la Ville Nouvelle de l’Isle d’Abeau entraînent un accroissement global de la pression anthropique : construction de lotissements, infrastructures routières et ferroviaires, etc.
3. La Cistude en Isle Crémieu :
Les témoignages de la présence
ancienne de la Cistude dans le département de l’Isère remontent au néolithique
avec la découverte, dans de nombreux sites préhistoriques, de carapaces de
cette tortue (Quesada, 1998). Plus près de nous Guillot (1841), Charvet (1846)
et Lortet (1887) la mentionnaient comme abondante dans le Bas-Dauphiné, dans la
région de Bourgoin-Jallieu et dans les marais de Morestel et des Avenières.
En 1952, le Commandant Richard écrit
à propos de la Cistude «… on trouve
encore de très nombreux spécimens dans les étangs et les marais de Mépieu,
pourvu qu’ils soient fertiles en touffes de carex sur lesquelles les couples,
sortis de leur torpeur hivernale, aiment se prélasser au soleil dès la fin
avril, tout en restant aux aguets et prêts à se laisser glisser dans l’ombre à
la première alerte. Et il est vrai aussi que les sujets se raréfient à mesure
que l’on se dirige vers les marais du Bouchage ou vers le Rhône. »
En 1995 le ministère de
l’aménagement du territoire et de l’environnement et les Agences de l’eau ont
lancé un programme de recherche sur le fonctionnement des zones humides.
Quelques espèces remarquables symbolisent le patrimoine vivant des marais, dont
la Cistude d’Europe qui incarne bien la faune des
marécages et la bonne qualité de cet environnement. Depuis, plusieurs actions
de conservation de cette espèce ont été entreprises en région Rhône-Alpes. A
partir de 1996 et surtout en 1997 et 1998, les associations naturalistes
« Lo Parvi » et « Nature et Vie Sociale » ont lancé une
vaste opération de prospection ayant pour objectif d’établir la répartition
géographique de la Cistude en Isère. Parallèlement plusieurs projets de
réintroduction de la Cistude voient le jour dans la région Rhône-Alpes.
Devant l’intérêt grandissant des acteurs
de l’environnement pour cette espèce, sous l’impulsion de la Direction
Régionale de l’Environnement (DIREN), est créé en 1997 un « Réseau
Cistude » qui
a pour but d’assurer la synergie des différents intervenants. Animés par
l’association Lo Parvi, puis par le Conservatoire Rhône-Alpes des Espaces
Naturels (CREN), ils regroupent scientifiques, naturalistes, partenaires
administratifs et financiers
impliqués dans les différents projets.
En Nord-Isère, sur les 126 sites
jugés favorables et prospectés 90 abritent la Cistude. Ces sites représentent
les derniers foyers de Cistude en Rhône-Alpes. En 1999, deux sites (étang de
Lemps, étangs de La Serre) sont choisis pour faire l’objet d’un suivi de
population visant à mieux cerner le fonctionnement des populations et leurs
besoins. Les résultats obtenus dans le cadre de ces suivis devant permettre la
préconisation de mesures de gestion utilisables dans le cadre de la rédaction
du document d’objectif pour la mise en place de Natura 2000. En effet, l’Isle Crémieu
est éligible au titre de la directive européenne Natura 2000 et, à ce titre,
elle a été proposée par le Préfet de l’Isère au Ministère de l’Environnement et
de l’Aménagement du Territoire sur la liste des sites transmissibles à
l’Europe. Le document d’objectifs doit s’attacher à proposer des mesures de
conservation et de réhabilitation (tourbières et marais dégradés notamment) de
milieux abritant la Cistude (zones humides et sites de ponte).
Depuis, dans le cadre du suivi de population opéré sur les deux sites d’étude, une thèse a été réalisée à l’université Claude Bernard de Lyon (Cadi, 2003) et plusieurs étudiants ont travaillé sur de nombreuses problématiques : fonctionnement global des populations (Lardelier, 2000 ; Basso, 2000 ; Nemoz, 2001 ; Duclot, 2003), déplacements (Priol, 2002), comportement de ponte (Abellard, 2002), impact de la pêche (Dumas, 2002), utilisation de l’espace (André, 2000), évaluation des méthodes d’études (Dinale, 2001), historique de la répartition ( Porcher, 2001).
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