MINISTERE DE L’ÉDUCATION NATIONALE
ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES
Sciences de la Vie et de la Terre
MÉMOIRE
présenté
par
Philippe Gaucher
pour l’obtention du diplôme de l’École Pratique des
Hautes Études
Premières données sur Phrynohyas hadroceps,
rainette arboricole du plateau des Guyanes
(Amphibia : Anura : Hylidae)
(Révision taxonomique, éco-éthologie de la
reproduction)
Soutenu le 31 janvier
2002 devant le jury suivant :
Jacques
MICHAUX, Président
Claude
P. GUILLAUME, Rapporteur
Alain
DUBOIS, Examinateur
Walter
HÖDL, Examinateur
Roger
PRODON, Examinateur
Laboratoire de
l’E.P.H.E. (Biogéographie et Écologie des Vertébrés)
Directeur
: Roger PRODON
Encadrant
: Claude P. GUILLAUME
ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES
Sciences de la Vie et de la Terre
Premières données sur Phrynohyas hadroceps,
rainette arboricole du plateau des Guyanes
(Amphibia : Anura : Hylidae)
(Révision taxonomique, éco-éthologie de la
reproduction)
Philippe Gaucher
Résumé
L’étude taxonomique, à l’aide d’outils
moléculaires, d’une rainette arboricole et nocturne du plateau des Guyanes
décrite en 1992 par Duellman et Hoogmoed sous le nom d’Hyla hadroceps, a permis de découvrir que cette espèce
appartenait en fait au genre Phrynohyas. Ce travail a également montré que ce genre est
monophylétique et qu’au sein de ce dernier, Phrynohyas hadroceps est phylogénétiquement plus proche de P.
resinifictrix que de P.
coriacea et P. venulosa, trois autres espèces présentes en Guyane.
Parallèlement, l’étude de l’écologie de la
reproduction de Phrynohyas hadroceps a permis de découvrir que le mâle de cette espèce,
dont le chant évoque un puissant métronome, appelle à partir de trous pleins
d’eau de pluie, appelés phytotelmes. Ces derniers sont ici de faible contenance
(0,5 l), et localisés dans la canopée à plus de 25 mètres de haut. Ce chant,
composé d’une note répétée plusieurs dizaines de milliers de fois par nuit, est
audible tout au long de la saison des pluies (de décembre à juillet). Les mâles
chanteurs peuvent se déplacer et occuper plusieurs places de chant au cours de
la saison de reproduction. Certaines de ces places peuvent être occupées
plusieurs saisons de suite et par des mâles différents.
Les femelles réceptives rejoignent le mâle chanteur
dans sa place de chant où se déroule l’accouplement auquel succède la ponte
d’une centaine d’œufs. Les têtards issus de ces pontes ne sont capables de
consommer pour leur croissance que des œufs infertiles fournis par la mère. Ce
nourrissage s’effectue tous les deux jours lorsque la femelle s’immerge dans la
place de ponte et qu’elle est sollicitée par des frottements et mordillements
des têtards. La croissance des têtards issus d’une même ponte est très
différentielle et semble régulée par un apport limité des œufs nourriciers.
Néanmoins cette croissance est très rapide, puisque les premières métamorphoses
se produisent 26 jours après la naissance. Les nouveaux métamorphosés
grandissent vite et sont matures après quelques mois.
Le taux de prédation sur les œufs et têtards âgés de
quelques jours est important puisque, sur 13 pontes observées, une seule a
conduit à des métamorphosés. La disparition des têtards est parfois très rapide
et totale, suggérant un prédateur d’une certaine taille tels les serpents
arboricoles. Parmi les prédateurs potentiels présents dans les places de ponte,
on notera cependant des insectes de la famille des Dytiscidés et des larves
d’Odonates ainsi que des têtards carnivores de Dendrobates tinctorius. Ces derniers ont été observés huit fois sur
les quatorze places de chant répertoriées au cours de cette étude.
L’étude comparative des modes de reproduction des
quatre espèces de Phrynohyas
présentes en Guyane montre une évolution certaine au sein de ce genre. Deux
espèces, P. coriacea et P.
venulosa, se reproduisent de
façon classique et considérée comme primitive chez les anoures : ponte dans les
eaux de surface stagnantes et développement des têtards assuré par la
nourriture disponible dans ces eaux. P. resinifictrix s’est affranchie des milieux aquatiques
terrestres pour coloniser les phytotelmes constitués par de larges cavités dans
les arbres où les têtards se nourrissent en partie des déchets tombant dans ces
cavités (insectes, débris végétaux, cadavres d'autres têtards) et en partie des
œufs fertiles de leur propre espèce pondus dans ces sites de reproduction. Chez
P. hadroceps, se
reproduisant aussi dans des phytotelmes analogues à ceux de P. resinifictrix, mais de taille plus faible, les têtards sont
exclusivement oophages d’œufs pour la plupart infertiles délivrés régulièrement
par la mère.
Ce mode d’élevage, particulièrement spécialisé, des
têtards et les résultats des recherches sur la phylogénie des espèces du genre Phrynohyas permettent de considérer l’espèce P.
hadroceps comme étant la plus
évoluée de ce genre.
Mots clés :
Anoures, Guyane, Hylidae, Phrynohyas hadroceps, Phylogénie, Phytotelme, Taxonomie.
TABLE DES MATIERES
Introduction 5
I
- Matériels et méthodes 7
I-A
Taxonomie de l’espèce étudiée 7
I-A 1. Bioacoustique,
morphologie 7
I-A
2. Outils moléculaires 7
I-B
Présentation de la zone d’étude 11
I-C
Collectes de données en milieu naturel 13
I-D
Elevage en captivité 14
I-E
Méthodes statistiques 15
II
- Résultats 16
II-A
Taxonomie 16
II-A 1. Morphologie de
l’adulte et du têtard 16
II-A
2. Description du chant 19
II-A
3. Génétique 20
II-B
Données de reproduction dans la nature 22
II-B 1. Population de
chanteurs 22
II-B
2. Places de chant 22
II-B
3. Phénologie du chant au cours de l’étude 23
II-B
4. Phénologie des chants par arbre lors des deux cycles 24
II-B
5. Reproduction et phénologie du chant 24
II-B
6. Mouvements des mâles 28
II-B
7. Phénologie des notes par nuits chantées 30
II-B
8. Succès reproducteur 32
II-C
Données de reproduction en captivité 35
II-C
1. Accouplement 35
II-C 2. Pontes fertiles 36
II-C
3. Comportement du mâle vis à vis des têtards 37
II-C
4. Comportement de la femelle vis à vis des têtards 37
II-C
5. Pontes fertiles versus pontes de nourrissage 39
II-C 6. Développement des
têtards et maturité sexuelle des métamorphosés 39
III
- Discussion et conclusion 41
III-A
Histoire évolutive du genre Phrynohyas à travers la génétique
moléculaire et l’écologie 41
III-B
Comparaison des stratégies de reproduction entre les deux
espèces de Phrynohyas strictement arboricoles et
synthopiques de
Guyane : P. resinifictrix et P. hadroceps. 43
III-C
L’importance du chant dans la reproduction de
Phrynohyas hadroceps. 44
III-D
Comparaison des cycles I et II 45
III-E
Importance et causes de la prédation 45
III-F
Mécanismes de régulation de la population de têtards 46
IV
- Perspectives 47
Références 49
Introduction
Dans l’état actuel des connaissances, le continent sud
américain, et particulièrement ses forêts tropicales, héberge plus de la moitié
des espèces d’amphibiens recensées dans le monde (Duellman, 1999). Cette
richesse spécifique s’accompagne d’une diversité de modes de reproduction
jusqu’alors inégalée parmi les vertébrés (Duellman & Trueb, 1986). Ainsi,
16 modes de reproduction différents, allant de la dépendance à l’indépendance
complète des milieux aquatiques, ont été, pour l’instant, recensés chez les
anoures des forêts tropicales d’Amazonie (Hödl, 1990). Cette variété des
modalités de reproduction aurait été façonnée sous l’influence de trois
facteurs principaux : la compétition pour et au sein des sites, la prédation et
les conditions abiotiques défavorables des milieux aquatiques (Crump,
1974 ; Magnusson & Hero, 1991). En milieu tropical, ces facteurs,
particulièrement le premier, auraient conduit un petit nombre d’espèces,
appartenant à des lignées phylogénétiques différentes comme les Dendrobatidae,
les Hylidae et les Rhacophorinae, à coloniser la strate supérieure et à
utiliser les phytotelmes comme places de reproduction (Duellman & Trueb, op.
cit. ; Kam et al. 1996). Sont rangées sous le nom de
phytotelmes, toutes les collections d’eau de pluie stockées au-dessus du sol
(Maguire, 1971 ; Frank & Lounibos, 1987 ; Richardson, 1999). Ce terme
inclut autant les cavités dans les arbres (parfois également qualifiées de
dendrotelmes) que les axiles de certaines plantes épiphytes, comme les
Broméliacées, dont la structure foliaire permet de collecter et de retenir
l’eau de pluie. Les phytotelmes sont de tailles généralement réduites,
contenant de quelques millilitres à quelques dizaines de litres, et leurs
durées d’existence varient de quelques jours pour certaines inflorescences, à
quelques années, pour les trous dans les arbres. Néanmoins, la quantité totale
d’eau stockée par les phytotelmes peut être considérable puisque les
évaluations dans certaines forêts tropicales atteignent 50 000 litres à
l’hectare (Fish, 1983 ; Freiberg & Freiberg, 2000). Il n’est donc pas
surprenant que les phytotelmes aient été colonisés par un certain nombre
d’organismes dont le cycle de vie dépend de la présence d’eau, à savoir les
crustacés et insectes pour les invertébrés et les amphibiens pour les
vertébrés. Indépendamment de la reproduction, phytotelmes et épiphytes
entretiennent des microclimats favorables et indispensables aux amphibiens
arboricoles étant données les conditions physiques très contraignantes régnant
dans la canopée (Freiberg, 1997 ; 1999). En effet, à ces hauteurs, le
micro-climat est caractérisé par un ensoleillement important entraînant des
températures relativement élevées et des vents fréquents, la conjugaison de ces
facteurs ayant pour conséquence une hygrométrie très faible (Maguire, op.
cit. ; Freiberg, 2001 ;
Freiberg & Gottsberger, 2001).
En raison des conditions quasi abiotiques régnant
généralement dans les phytotelmes (Schiesari et al., soumis), un des principaux problèmes rencontrés par
les amphibiens les utilisant comme site de reproduction est la faible quantité
de nourriture potentiellement disponible pour assurer le développement des
têtards. Pour pallier cet inconvénient, différentes stratégies ont été adoptées
par les amphibiens anoures utilisant les phytotelmes pour se reproduire. Une de
ces stratégies consiste à fournir suffisamment de réserves dans les œufs afin
que les têtards se métamorphosent sans avoir à se nourrir (Glaw & Vences,
1994 ; Krügel, 1993). Une autre stratégie réside dans des pontes très petites
donnant naissance à des têtards cannibales, ainsi, un seul individu survivra
par phytotelme (Giaretta, 1996). Enfin, nombre d’espèces nourrissent leurs
têtards à l’aide de leurs propres œufs. Là encore, il existe des gradations qui
vont de la fourniture d’œufs fertiles servant de complément indispensable à la
nourriture que les têtards polyphages trouvent dans les phytotelmes ; jusqu’aux
têtards exclusivement oophages impliquant une relation têtards-mère, cette
dernière ne fournissant des œufs infertiles que sur sollicitations des premiers
(Schiesari et al., soumis
; Jungfer & Weygold, 1999 ; Jungfer, 1996).
Actuellement, seulement quatre espèces sont connues,
en Amazonie, pour utiliser les phytotelmes comme lieu de reproduction (Hödl,
1990). La biologie de deux de ces quatre espèces, Nyctimantis rugiceps (Hylidés) et Syncope antenori (Microhylidés), a été peu étudiée. Il semble
néanmoins que les têtards de Syncope antenori se développent à partir de leurs réserves de départ,
sans se nourrir.
En revanche, les deux autres espèces, appartenant à la
famille des Hylidés, ont fait l’objet de travaux portant sur la taxonomie et
leur mode de reproduction. Il s’agit de Phrynohyas resinifictrix et Osteocephalus oophagus (Schiesari et al., op. cit. ; Jungfer & Weygold, op. cit. ; Jungfer & Proy, 1998 ; Zimmerman &
Hödl, 1983).
Dans ce contexte, il semblait intéressant
d’entreprendre un travail comparable de taxonomie et d’écologie sur une
grenouille arboricole, nouvellement découverte en Guyane, utilisant aussi les
phytotelmes comme place de reproduction. L’intérêt de cette étude était
amplifié par le fait qu’en Guyane ces trois espèces sont en syntopie.
Avant le présent travail, cette espèce n’avait jamais
été collectée en Guyane française où elle est pourtant commune en forêt
primaire, si l’on se réfère à son chant caractéristique, audible presque toute
l’année et qui évoque un puissant métronome. La première collecte de spécimens
en train de chanter, que j’ai effectuée en 1995, a permis de découvrir que
cette espèce, longtemps considérée comme nouvelle (Lescure, com. pers.), avait
en fait été décrite récemment sous le nom d’Hyla hadroceps (Duellman & Hoogmoed, 1992). Cette
description a été réalisée à partir d’un exemplaire unique collecté dans les
années 60 au Guyana.
La morphologie et certaines caractéristiques comportementales
de cet animal semblaient le rapprocher du genre Phrynohyas, ce qui rendait discutable l’appartenance au
genre Hyla proposée par
les descripteurs. Dans le but de clarifier la taxonomie de cette grenouille,
nous avons entrepris un premier travail utilisant des outils moléculaires afin
de tester son appartenance possible au genre Phrynohyas et de connaître sa position relative par
rapport aux autres espèces de ce genre présentes en Guyane. Cette étude a
montré de façon claire que cette espèce appartenait bien au genre Phrynohyas, qu’elle était plus proche phylogénétiquement
de P. resinifictrix que
des autres espèces et que ce genre était monophylétique (Guillaume et al., 2001). Ces résultats conduisent donc à un
changement de nomenclature taxonomique de l’espèce Hyla hadroceps qui doit maintenant se nommer Phrynohyas
hadroceps. La connaissance de
cette espèce nouvellement dénommée est complétée, dans le cadre de ce mémoire,
par les descriptions du têtard et du chant.
Dans le même temps, le comportement reproducteur, dans
la nature et en captivité, a été analysé chez Phrynohyas hadroceps et confronté à celui des autres espèces
appartenant à ce genre.
L’étude comparative des modes de reproduction des
quatre espèces de Phrynohyas
présentes en Guyane montre une évolution certaine au sein de ce genre. Deux
espèces, P. coriacea et P.
venulosa, se reproduisent de
façon classique et considérée comme primitive chez les anoures : ponte dans les
eaux de surface stagnantes et développement des têtards assuré par la
nourriture disponible dans ces eaux.
P. resinifictrix s’est
affranchie des milieux aquatiques terrestres pour coloniser les phytotelmes
constitués par de larges cavités dans les arbres où les têtards se nourrissent
en partie des déchets tombant dans ces cavités (insectes, débris végétaux,
cadavres d'autres têtards) et en partie des œufs fertiles de leur propre espèce
pondus dans ces sites de reproduction. Chez P. hadroceps, se reproduisant aussi dans des phytotelmes
analogues à ceux de P. resinifictrix mais de taille plus faible, le développement des
têtards est assuré uniquement par l’apport d’œufs infertiles qui ne sont
délivrés que si la femelle est sollicitée par ses têtards.
Ce mode d’élevage, particulièrement spécialisé, des
têtards et les résultats des recherches sur la phylogénie des espèces du genre Phrynohyas permettent de considérer l’espèce P.
hadroceps comme étant la plus
évoluée de ce genre.
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