MINISTERE DE LA JEUNESSE, DE L’EDUCATION
NATIONALE ET DE LA RECHERCHE
Ecole Pratique des Hautes études
Sciences de la Vie et de la Terre
Mémoire
présenté par
Laurent DESNOUHES
Pour l’obtention du Dîplome de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes
Capacité d’accueil des habitats
à Scirpe maritime Scirpus maritimus
pour l’Oie cendrée Anser anser
Caractéristiques du comportement alimentaire
et perspectives de conservation
Soutenu le 16 décembre 2004, devant le jury
suivant :
Jacques
MICHAUX Président
Roger
PRODON Rapporteur
Hervé
FRITZ Examinateur
Jean-Marie
BOUTIN Examinateur
François
MESLEARD Encadrant
Ecole Pratique des Hautes Etudes Station
Biologique de la Tour du Valat
Laboratoire de Biogéographie et Ecologie des Vertébrés Le
Sambuc
Montpellier, 34, prodon@univ-montp2.fr Arles,
13, secretariat@tourduvalat.org
Capacité d’accueil des habitats
à Scirpe maritime Scirpus maritimus
pour l’Oie cendrée Anser anser
Laurent DESNOUHES
L’hivernage
de l’oie cendrée en Camargue est relativement récent. Les comptages
hebdomadaires effectués depuis le début des années 1980 sur le marais du St
Seren, un des plus importants sites du delta pour les oies, montrent une
augmentation exponentielle du nombre d’individus hivernants. Ce marais accueille
actuellement plus de 1000 oies au pic de l’hivernage et est utilisé en moyenne
par plus de 50000 oie-jours. Sur ce site, l’activité diurne des oies est
consacrée de 65% à 90% au repos et à l’alimentation soit environ 8H sur les 10H
d’observation. L’alimentation s’effectue majoritairement dans les zones
comprises entre 10 et 50 cm de profondeur d’eau alors que le repos s'exécute
sur les zones sèches et dépourvues de végétation. Leur régime alimentaire est
majoritairement composé par le Scirpe maritime, macrophyte émergée et clonale,
qui constitue de 95% à 99% des fragments identifiés dans les fèces. Les parties
souterraines (tubercules et racines) représentent à elles seules plus des ¾ de
la biomasse végétale échantillonnée. Sur le marais du St Seren les oies
consomment plus de 600 tubercules par jour soit une biomasse d’environ 400 g.
Le choix alimentaire des oies se porte sur les tubercules inférieurs à 10 mm de
diamètre et à 0,1 g qui constituent 95 % des tubercules contactés dans les
gésiers alors qu’ils ne forment que 50% des tubercules présents dans la
population du marais du St Seren. Au cours des 4H30 d’alimentation diurne
quotidienne, 75 % du temps est alloué à la recherche ainsi qu’à la mastication
et l’ingestion de la nourriture. Le comportement alimentaire des oies est
étroitement lié au niveau d’eau. Celles-ci privilégient une prospection de la
nourriture de type « bascule » aux alentours de 45 cm alors qu’elles
utilisent le mode « tête sous l’eau » vers 30 cm. Ce dernier mode est
plus rentable pour les oies en termes de nombre d’extractions et d’ingestions
par unité de temps. Sur le marais du St Seren, les oies consomment en moyenne
2,4 tubercules de scirpe par minute soit 20 tonnes de tubercules sur l’ensemble
de la saison d’hivernage. Cette biomasse ne représente, cependant, à peine plus
de 1% de la biomasse totale en tubercules présente sur le site. Nous avons
toutefois constaté que la densité d’oies en alimentation n’était pas
uniformément répartie, ainsi les oies s’alimentent préférentiellement là où la
biomasse aérienne comme souterraine est la plus faible et l’on enregistre
localement des densités supérieures à 25 oies.heure-1.ha-1
sur moins de 3 ha. Ainsi, dans les zones où la pression de prélèvement est la
plus forte, l’impact des oies correspond au maximum à 10% de la biomasse
disponible. L’on constate une diminution de la phytomasse calculée entre les
images satellites de 1999 et 2001 et particulièrement dans les zones de fort
prélèvement par les oies. Cependant, les experimentations sur le terrain n’ont
pas permis de mettre en évidence d’impact que ce soit de la part des oies ou
des herbivores domestiques sur la dynamique du Scirpe maritime. Pourtant, la
vigilance reste de mise puisqu’en milieu contrôlé, à partir d’un niveau de prélèvement
par les oies de 20%, les populations de scirpe ne semblent plus en mesure de
compenser ce prélèvement durant la saison de croissance.
MOTS-CLES : Anser
anser, Camargue, capacité
d’accueil, comportement alimentaire, France, Oie cendrée, résilience, Scirpe
maritime, Scirpus maritimus.
Table des
matières
Avant-propos 8
Chapitre 1. Introduction générale
1. Contexte
1.1. L’Homme, acteur d’un monde en
changement 9
1.2. Les zones humides, des milieux menacés 10
1.3. Les herbivores domestiques : des
opérateurs clés de la gestion des zones
humides 10
1.4. Contexte de conservation lié à
l’introduction du pâturage par l’Oie cendrée 11
2. Cadre théorique et structure du mémoire
2.1 L’Herbivorie : impacts suggérés
d’une perturbation 11
2.2. Stratégies alimentaires des oies 12
3. Problématiques de l’étude et structure du mémoire 13
3.1. Compromis dans le choix du site d’alimentation 13
3.2. Capacité d’accueil des milieux et
résilience d’une espèce végétale 14
3.3. Fonctionnement clonal lié à
l’herbivorie 14
3.4. Structure du mémoire 16
Chapitre 2. Contexte général de l’étude
1. Présentation générale de la zone d’étude 17
1.1. La Camargue 17
1.2. Le marais du St Seren, Réserve
Naturelle Volontaire de la Tour du Valat 19
2. Présentation de l’Oie Cendrée (Anser
anser)
2.1. Généralités 20
2.2. Tendances démographiques à différentes
échelles 20
2.3. L'Oie cendrée sur le marais du St
Seren
2.3.1. Méthode : dénombrements des
effectifs hivernants 22
2.3.2. Résultats : l’hivernage sur le
marais du St Seren 22
2.3.3. Discussion 25
3. Une macrophyte émergée : le Scirpe
maritime (Scirpus maritimus L.)
3.1. Généralités taxonomiques 26
3.2. La clonalité comme mode de dispersion 26
3.3. Intérêt pour la conservation 27
Chapitre 3. Régime alimentaire hivernal des Oies
cendrées
1. Composition spécifique du régime alimentaire des
oies
1.1. Introduction 29
1.2. Matériel et méthode
1.2.1. Récolte des fèces 30
1.2.2. Préparation et analyse des fèces 30
1.2.3. Création d’une collection de référence et
calcul de biomasse 30
1.2.4. Echantillonnage des préparations et analyses
statistiques 30
1.3. Résultats 31
1.4. Discussion 32
2. Choix alimentaire des oies
2.1. Introduction 34
2.2. Matériel et méthode 34
2.3. Résultats 35
2.4. Discussion 36
Chapitre 4. Traits d’écologie du comportement
(I) : Budgets d’activités journaliers et modalités d’acquisition
individuelle de la nourriture
1. Introduction 37
2. Matériel et méthode
2.1. Budgets d’activités diurnes 37
2.2. Comportement alimentaire des oies 38
2.3. Analyse des données 38
3. Résultats
3.1. Budgets d’activités journaliers 39
3.2. Comportement alimentaire 40
4. Discussion 41
Chapitre 5. Traits d’écologie du comportement
(II) : Influence des paramètres physiques du milieu sur la distribution
spatiale et le comportement des oies
1. Introduction 43
2. Matériel et méthode :
Spatialisation des budgets d’activités et des comportements alimentaires
2.1. Détermination de la zone d’étude et
spatialisation des données 44
2.2. Construction des modèles de références
2.2.1. L’altitude 44
2.2.2. La végétation 45
2.3. Compilation des données et analyses statistiques 45
3. Résultats
3.1. Relation entre les budgets d’activités et les
paramètres physiques du milieu
3.1.1. Détermination des zones de repos et
d’alimentation 47
3.1.2. Modifications de la structure de la végétation 47
3.1.3. Critères influencant l’activité des oies et
impact potentiel sur le milieu 50
3.2. Influence des niveaux d’eau sur l’accès à la
ressource 52
4. Discussion 54
Chapitre 6.
Capacité d'accueil d’un marais exploité par l’Oie cendrée : le cas du
marais du St Seren
1. Introduction 56
2. Matériel et méthode
2.1. Echantillonnage de la biomasse
souterraine de Scirpe maritime 57
2.2. Estimation de la capacité d’accueil des milieux à
scirpe pour l’Oie cendrée 57
2.3. Analyse des données 58
3. Résultats
3.1. Quantification de la nourriture disponible pour
les oies 58
3.2. Quantification de la nourriture consommée 58
4. Discussion 59
Chapitre 7.
Simulation de l'impact du prélèvement par les Oies cendrées et du pâturage
domestique sur la dynamique de Scirpus maritimus
1. Introduction 61
2. Matériel et méthode
2.1. Mise en place du protocole
expérimental 62
2.2. Analyse des données 63
3. Résultats
3.1. Installation, développement et croissance des
ramets végétatifs 64
3.2. Impact du prélèvement par les oies 64
3.2.1. Impact du prélèvement sur le nombre de
tubercules produits 65
3.2.2. Impact du prélèvement sur la masse des
tubercules 65
3.3.Impact du pâturage par les herbivores domestiques
cumulé au prélèvement
des oies 67
4. Discussion 68
Chapitre 8.
Evaluation de l'impact des herbivores (oies et bovins) sur la production de Scirpus
maritimus au St
Seren
1. Introduction 70
2. Matériel et méthode
2.1. Etablissement du protocole
d’échantillonnage de la végétation 70
2.2. Analyse des données 72
3. Résultats 73
4. Discussion 74
Chapitre
9 : Conclusions et Perspectives
1. Synthèse des résultats obtenus 75
2. Reflexions sur les implications pour la gestion
conservatoire du site 76
2.1. La gestion hydraulique 76
2.2. Le pâturage domestique 76
2.3. Conjugaison des effets et réflexion
sur la stabilité des populations 77
3. Perspectives
3.1. Impact du dérangement sur le choix du
site d’alimentation 78
3.2. Stratégies de recherche de la
nourriture 78
Bibliographie 81
Liste des Figures 97
Liste des Tableaux 99
Annexes :
articles rédigés dans le cadre de ce mémoire
Chapitre 1. Introduction générale
1. Contexte
1.1. L’Homme, acteur d’un monde en
changement 9
1.2. Les zones humides, des milieux
menacées 10
1.3. Les herbivores domestiques : des
opérateurs clés de la gestion des zones
humides 10
1.4. Contexte de conservation lié à
l’introduction du pâturage par l’Oie cendrée 11
2. Cadre théorique
2.1 L’Herbivorie : impacts suggérés
d’une perturbation 11
2.2. Alimentation et mécanismes d’acquisition de la
nourriture 12
3. Problématiques de l’étude 13
3.1. Compromis dans le choix du site d’alimentation 13
3.2. Capacité d’accueil des milieux et
résilience d’une espèce végétale 14
3.3. Fonctionnement clonal lié à
l’herbivorie 14
1. Contexte
1.1. L’Homme, acteur d’un monde en
changement
Au cours des millions d’années écoulées,
les grandes perturbations climatiques successives ont façonné le paysage
végétal de la terre, entraînant l’extinction ou l’apparition de nouvelles
espèces, des explosions démographiques ou des déclins, des élargissements ou
des contractions des aires de répartition des populations. Dans ce système
évolutif naturel, les herbivores se sont adaptés aux contraintes de leur
environnement grâce notamment à leur capacité à migrer. Ce n’est toutefois
qu’avec l’apparition et la sédentarisation des hommes que la dynamique des
écosystèmes s’accélère (Hofgaard 1999). Son mode de subsistance basé sur la
chasse et la cueillette est progressivement abandonné au profit d’une production
pastorale et agricole (Burel & Baudry 2000). Les herbivores qui jouaient
jusqu’alors uniquement un rôle dans le fonctionnement des écosystèmes comme
consommateurs de la production primaire (Crawley 1983) deviennent des alliés
précieux afin d’assurer ce nouveau mode de subsistance. Bien que cette période
soit relativement récente d’un point de vue évolutif, les conséquences induites
sur la dynamique des milieux « naturels » n’en sont pas moins rapides
du point de vue de la conservation et perceptibles sur l’ensemble du globe
(Burel & Baudry 2000). L’expression la plus importante de ces changements
d’origine anthropique est la transformation de milieux « naturels »
non exploités en des milieux exploités et gérés. Cette appropriation des milieux
« naturels » par les populations sédentarisées n’est pas sans impact
sur le fonctionnement des écosystèmes et sur la biodiversité. Cet impact
progressif et continu a d’abord été localisé. Il s’est fortement accéléré au
cours du XXème siècle et actuellement environ 75% des écosystèmes sont
manipulés pour obtenir des produits utilisables par l’Homme (Pimentel et al. 1992).
1.2. Les zones humides, des milieux
menacées
Les zones humides, de par leur importante
productivité, font partie des écosystèmes les plus anthropisés au monde. Depuis
environ une cinquantaine d’années entre la moitié et les deux tiers des zones
humides européennes ont disparu ou ont été fortement dégradées (Williams
1990 ; Dugan 1990). Ce déclin est principalement dû à l’intensification de
l’agriculture, au drainage et à la pollution ainsi qu’au développement
industriel, touristique et urbain (Pinder & Witherick 1990). Aujourd’hui,
ces écosystèmes représentent à peine plus de 6% de la surface du globe (Maltby
& Turner 1983). Sur le territoire métropolitain, elles couvrent une
superficie grossièrement évaluée à 15500 km², soit à peine 2.7% de la France
(Lefeuvre 2000). Or, ces milieux constituent des écosystèmes de forte valeur
pour la conservation et plus particulièrement pour le cycle biologique des
oiseaux d’eau (Scott & Rose 1996). De ce point de vue, ces espaces
accueillent par exemple 50% des populations nicheuses européennes de limicoles
dans les prairies humides (Hotcker 1991). Sur le pourtour méditerranéen les
salins hébergent 50 à 80% des effectifs de laridés nicheurs (Frochot &
Roché 2000). Trente-sept pourcent des oiseaux cités au livre rouge des espèces
menacées de France (De Beaufort 1983) sont inféodés à ces milieux, 35% dans
l’annexe I de la directive européenne 79/409 sur la conservation des oiseaux
sauvages et 33% dans le statut de conservation des oiseaux d’Europe (Tucker
1994). Les facteurs susceptibles d’influencer la valeur des zones humides pour
les oiseaux d’eau sont nombreux et concernent non seulement leur structure mais
également leur fonctionnement (Frochot & Roché 2000). Lorsque les zones
humides offrent des formations de structure variée, l’avifaune s’enrichit. Pour
les anatidés, l’attrait de ces zones augmente lorsque ces dernières présentent
des milieux ouverts susceptibles d’assurer la quiétude des individus (Schricke et
al. 1992). Le maintien de
zones ouvertes est, dans bien des cas, le résultat d’un contrôle actif de la
végétation clonale qui, par sa forte faculté de croissance, la rend hautement
compétitive et par conséquent majoritaire dans ces types de milieu (Kilmès et
al. 1997).
1.3. Les herbivores
domestiques : des opérateurs clés de la gestion des zones humides
De par leur importante productivité
fourragère, les zones humides forment généralement des milieux particulièrement
appréciés des herbivores domestiques (Theo Vulink 2001). Le Bison Bisonus
binasus, l’Auroch Bos
primugenius ou les chevaux
sauvages Equus ferus
pourraient notamment avoir contribué au maintien d’une végétation ouverte sur
ces milieux par le passé (Prins 1998). Depuis deux millénaires, le pâturage
domestique a supplanté celui de ces grands herbivores (Bakker 1989) et s’est
imposé en Europe depuis le milieu des années 80 comme un outil privilégié dans
le maintien de la diversité biologique des espaces humides protégés (Gordon
& Duncan 1988). Les herbivores domestiques sont intégrés dans la dynamique
de ces systèmes (Bakker & Londo 1998) en influant à la fois par leur
consommation et par leur piétinement sur la composition, la productivité et la
structure de la végétation (Sala 1988, Bakker 1998). Les herbivores domestiques
conditionnent les habitats pour les autres espèces. Dans ce scénario, les
herbivores domestiques constituent un facteur clé de la gestion conservatoire
des habitats humides. Cependant, et dans bien des cas, plusieurs espèces
d’herbivores sauvages et/ou domestiques peuvent utiliser simultanément un même
écosystème, ce qui peut localement entrainer une surexploitation de la
ressource et modifier substantiellement le fonctionnement de la zone humide.
1.4. Contexte de conservation lié à
l’introduction du pâturage par l’Oie cendrée
Le rôle de la densité des ressources
alimentaires sur l’abondance, la distribution ainsi que la dynamique des
populations constitue un concept central en écologie (Drent et al. 1978/79, Rowcliffe et al. 1998). Or, en l’absence de prédateurs, les
herbivores ne semblent limités que par la disponibilité de leur ressource
alimentaire (Sinclair 1975, Fritz et Duncan 1994). Ainsi, si certaines
populations d’anatidés ont subit une érosion considérable de leurs effectifs
induits par la détérioration importante des zones humides (Duncan et al. 1999), au contraire pratiquement toutes
les populations d’oies qui hivernent en Europe ont montré un accroissement de
leurs effectifs depuis les 50 dernières années (Madsen 1991, Vickery & Gill
1999, Kampe-Persson 2002). L’exploitation opportuniste des agro-écosystèmes
comme source d’alimentation ainsi que la diminution de la pression de chasse,
la multiplication des aires protégées et une série de saisons de reproduction
favorables sont évoquées pour expliquer ce phénomène (Owen 1990, van Eerden et
al. 1996, Kampe-Persson,
2002). Aujourd’hui et face à cet accroissement, le pâturage exercé par les oies
peut localement avoir un impact important sur la dynamique des communautés
végétales des systèmes « naturels » et cultivés (Patterson, 1992). La
compréhension de cet impact passe nécessairement par la connaissance à la fois
de la dynamique de la population des oies à l’échelle locale mais également par
la perception des critères de végétation qui répondent aux exigences
alimentaires de ces anatidés (Summers & Critchley 1990). Ainsi, la prise en
compte de l’impact des oies sur leur milieu d’alimentation peut être considéré
comme un facteur essentiel du maintien de ce système anthropisé.
2. Cadre théorique
2.1 L’Herbivorie : impacts suggérés
d’une perturbation
Le pâturage joue un rôle important sur la
dynamique et la fonctionnalité des communautés végétales des zones humides
(Gordon et al. 1990,
Gough & Grace 1998, Peco et al. 1998). L’impact des herbivores diminue généralement
la capacité reproductrice des plantes (Mulder & Ruess 1998), altère leurs
traits morphologiques qui déterminent leur capacité compétitive (Mortimer et
al. 1999, Huisman et al. 1999) et modifie les conditions du milieu
(Pastor et al. 1988).
Pour Hulme (1996) l’impact de la consommation des végétaux par les herbivores
dépend de l’état du milieu. Par exemple, la capacité de croissance des plantes
pâturées diminue en présence d’un stress hydrique (Louda et al. 1990). Il a ainsi été montré que les
effets de facteurs biotiques (herbivorie) et abiotiques (stress) étaient non
seulement susceptibles de s’ajouter mais aussi de jouer l’un sur l’autre selon
un effet de rétroaction (Bertness 1996). Par exemple, la diminution du couvert
végétal par défoliation provoque une augmentation de l’évaporation et
indirectement agit sur la salinité du milieu, salinité dont les effets
accentuent de nouveau la diminution du couvert végétal (Srivasta &
Jefferies 1996). Cet effet, probablement plus fréquent que ne le traduit la
littérature, pourrait conduire de façon rapide à des changements radicaux des
communautés (Srivasta & Jeffries 1996, Mulder & Ruess 1998).
Les effets de l’herbivorie (réduction de
biomasse, arrachage du couvert, piétinement) sont analysables en termes de
perturbation (Crawley 1983, Price et al. 1991). En ré-initialisant, localement, les mécanismes
de succession, en limitant temporairement le niveau des interactions communautaires
et en créant des ‘’fenêtres’’ d’invasion (Johnstone 1986), l’herbivorie peut
favoriser l’installation ou la réinstallation d’individus et d’espèces. A ce
titre, elle est considérée, le plus souvent, comme un facteur déterminant la
richesse spécifique (Milchunas et al. 1988, Huntly 1991, Belsky 1992, Crawley 1997). La
taille (superficie) des perturbations parait alors jouer un rôle important
(Mesléard 1997), notamment en raison des mécanismes de reconstitution du
couvert végétal en jeu (reproduction sexuée vs colonisation végétative).
2.2. Alimentation et mécanismes d’acquisition de la nourriture
Les choix alimentaires d’une espèce sont
souvent complexes et dépendent de nombreux facteurs (Belovsky & Schmitz
1991). Pour Spalinger & Hobbs (1992), le choix alimentaire des mammifères
herbivores s’inscrit dans la théorie de l’approvisionnement optimal
(« Optimal Foraging », Crawley & Krebs 1992). La réponse
fonctionnelle de l’individu correspond à un équilibre entre le gain et la dépense
d’énergie lié à l’alimentation. Le temps dépensé par un herbivore à s’alimenter
pour satisfaire ses besoins énergétiques influe sur le temps et la capacité de
ce dernier à effectuer d’autres activités telles que le repos, la vigilance ou
la reproduction (Prop & Deerenberg 1991, Ely 1992, Riddington et al. 1996, Gloutney et al. 2001). La sélection alimentaire apparaît
répondre à un compromis entre la quantité de biomasse végétale ingérée qui
détermine sa vitesse d’ingestion et la qualité de la végétation qui détermine
le contenu en nutriments digestibles (Langvatn & Hanley 1993). Ainsi, les
herbivores peuvent préférer s’alimenter dans les zones ou la production
primaire est intermédiaire voire faible (Fryxell 1991, Wilmshurst et al. 1995) car l’augmentation de la biomasse
végétale de la plante s’accompagne en général d’une chute de sa qualité en se
chargeant en fibres peu digestibles (Summers & Critchley 1990). Cette
hypothèse suggère également que l’alimentation des herbivores correspond à un
compromis entre ingérer de grandes quantités de végétaux de faible qualité
énergétique ou consommer moins d’une végétation plus riche. Chez les oies
cendrées, le temps dévolu à l’alimentation est étroitement corrélé à la qualité
de la nourriture, soit de 80 à 90% du temps d’alimentation diurne lors
d’ingestion d’une nourriture herbacée et de 30 à 50% en cas d’alimentation sur
les organes souterrains des plantes (Amat, 1986).
3. Problématiques de l’étude et
structure du mémoire
L’objectif de ce travail est d’acquérir les
éléments nécessaires à l’estimation de la capcité d’accueil d’un marais pour
le gagnage des oies.
Notre problématique se décline en trois
thèmes : les critères déterminants le choix des sites d’alimentation des oies,
la capacité d’accueil et la résilience des marais à Scirpe maritime, ainsi que
les réponses de la végétation clonale à l’herbivorie.
3.1. Compromis dans le choix du site
d’alimentation
Pour assurer leurs besoins énergétiques,
les oies doivent passer beaucoup de temps à s'alimenter (Bruinzeel et al. 1998) et être sélectives afin d’éviter que
leur alimentation ne soit limitée par des contraintes digestives (Sedinger
& Raveling 1988, Iason & Van Wieren 1999). C’est pourquoi, leur choix
se porte sur les parties de plantes les plus riches énergétiquement (Buchsbaum et
al. 1984, Sedinger &
Raveling 1984, Gauthier & Bédard 1990). Quels paramètres déterminent le
choix des sites d’alimentation des oies ? La réponse à une telle question a été traitée sous des
angles divers. Si la qualité de végétation semble un des premiers paramètres
explicatifs (Durant 2003, pour revue), la disponibilité de la ressource paraît
également être une variable importante à prendre en compte (van Eerden 1984,
Sutherland & Allport 1994). Les facteurs d’accessibilité à la ressource (Stahl
et al. 2002), comme la
vitesse d’ingestion (Vickery & Gill 1999) mais également la spécialisation
des espèces pour certaines sources alimentaires (Durant et al. 2003) et la compétition intra-spécifique
(Rowcliffe et al. 2004)
peuvent influer l’importance des prélèvements effectués par les oies. L’impact
anthropique et la prédation peuvent également agir sur l’alimentation de ces
dernières (Kahlert et al.
1996). Cependant, la définition des critères de choix de sites
d’alimentation pour une espèce reste un thème central en écologie et toujours d’actualité (Durant 2001). Le rôle conjugué de
certains paramètres a été proposé pour expliquer ces préférences notamment en
termes de compromis qualité / quantité de nourriture (Riddington et al. 1997, Therkildsen & Madsen 1999,
Kristiansen et al.
2000, Hassall et al.
2001), et ce particulièrement dans la perspective de la conservation des
milieux surexploités (Batt 1998).
3.2. Capacité d’accueil des milieux et
résilience d’une espèce végétale
Pour Bailey (1984), la capacité d’accueil
des milieux est définie par le nombre d’individus qui peuvent exploiter un
habitat en maintenant un état d’équilibre sans dégradation de ce dernier sur le
long terme. Ce concept abstrait pour Dhondt (1988) nécessite la prise en compte
de la dynamique « naturelle » des milieux (McLeod 1997), et constitue
un concept majeur de recherche en écologie et une problématique actuelle de
gestion de la faune (cf. Potvin & Huot 1983, McCall et al. 1997, Massé et al. 2001, Goss-Custard et al. 2002, 2003).
Selon Westman (1978 et 1986), la résilience
représente le degré et la vitesse de reconstitution de la structure initiale et
des fonctions de l’écosystème après perturbation. Elle correspond pour May
(1973) et pour Holling (1973) au maintien d’un état de stabilité des
peuplements sur le long terme. La résilience exprime, ainsi, la vitesse de
retour à un état stable (Orians 1975). Cet aspect joue un rôle prépondérent car
il suggère la notion de renouvellement de la fonctionnalité de l’écosystème, donc
sa restauration après perturbation. L’alimentation des oies est assimilable à
une perturbation (Mulder & Ruess 1998) et influe sur la dynamique des
peuplements végétaux en place, donc peut potentiellement porter atteinte à leur
pérennité. Par conséquent, la connaissance de la capacité de support des
habitats d’alimentation des oies semble étroitement liée à la stabilité de ces
derniers.
3.3. Fonctionnement clonal lié à
l’herbivorie
La clonalité peut être définie comme la
capacité d’un individu à croître et à se propager par auto-replication
(Charpentier 1998). Celle-ci permet la production par un même individu appelé
« genet » d’unités génétiquement identiques appelées
« ramets » qui peuvent fonctionner et survivre de façon autonome si
elles sont séparées les unes des autres au cours de leur développement
(Charpentier 1998). Cependant la survie de ces ramets dépend de leur taille
puisque celle-ci conditionne l’allocation des ressources pour la reproduction
sexuée et pour la multiplication végétative (Cain 1990, Hartnett 1990, Schmid et
al. 1995).
La destruction des parties souterraines et
/ ou la limitation du couvert végétal par les oies comme par l'ensemble de la
guilde des herbivores influe sur l'allocation des ressources notamment entre
tiges et racines (Richards 1984) et plus généralement affecte la production de
racines et la capacité de stockage des plantes (Crawley 1983, McNaughton et
al. 1988). A ce sujet,
l’impact des oies sur la végétation a été largement étudié depuis plusieurs
décennies (cf. Kvet & Hudec 1971, Patton & Frame 1981, Bédard et al. 1986, Giroux & Bédard 1987). La
dynamique de la production primaire et le cycle de l’azote de certains
écosystèmes s’est avéré fortement remanié par l’intensification de
l’utilisation de ces milieux par les oies (cf. Cargill & Jefferies 1984,
Bazely & Jefferies 1989, Gauthier et al. 1995, Mulder & Ruess 1998, Rowcliffe et al. 1998).
De nombreux auteurs constatent une
importante faculté de récupération des espèces clonales après défoliation par
les herbivores domestiques (Gu & Marshall 1988, Jonsdottir & Callaghan
1989). Ce constat a également été observé après le prélèvement des parties
souterraines des plantes par les oies (Amat 1986, Kantrud 1996). Une
consommation importante et répétée à la fois des organes aériens et souterrains
par les oies peut s’avérer dommageable pour le maintien des populations, en
particulier chez Scirpus maritimus (Esselink et al. 1997). La section des rhizomes par les oies provoque
le démarrage végétatif des tubercules restants après perturbation. Ce mécanisme
représente un coût pour la plante puisque la taille des tubercules isolés
détermine la hauteur de la première tige émise ainsi que le nombre de tiges
produites par multiplication végétative au cours de la saison de croissance
(Charpentier 1998). De ce fait, le nombre et la taille des tubercules
restant après le prélèvement des oies sont des paramètres qui conditionnent la
capacité de recolonisation des zones perturbées. Par ailleurs, si au cours de la saison de croissance
des parties aériennes, celles-ci sont consommées par des herbivores
domestiques, la capacité de la plante à effectuer la photosynthèse et par
conséquent à stocker des réserves dans ses tubercules s’en trouve diminuée. La
simulation du prélèvement par les oies sur les populations de Scirpe américain
(Scirpus americanus) a
fait l'objet de divers travaux (cf. Giroux & Bédard 1987, Bélanger et
al. 1990) ainsi que le
rôle du pâturage bovin tant sur l'allocation des ressources de la plante (van
der Maarel & Tytlianova 1989, Oesterheld 1992) que sur la dynamique de
celle ci (Pickup 1994, Mathis & Middleton 1999). Cependant, peu de travaux
semblent traiter l'impact conjugué de deux herbivores pour différents organes
d’une même plante.
3.4. Structure du mémoire
Dans un premier temps, nous étudierons, par
la technique de la détermination des épidermes de plantes présents dans les
fécès, la composition du régime alimentaire des oies cendrées hivernant sur les marais du St Seren (Chapitre
3). Puis, nous quantifierons
l’activité diurne des oies au cours de leur hivernage sur ce marais de manière à appréhender
leur temps d’alimentation (Chapitre 4). Ensuite, nous nous focaliserons d’une part sur le
comportement alimentaire afin de connaître les stratégies individuelles
d’acquisition de la nourriture (Chapitre 4)
ainsi que, d’autre part, sur les paramètres physiques susceptibles d’agir
sur ce comportement alimentaire (Chapitre 6).
Dans les chapitres 5 et
6 nous quantifierons
l’importance de quelques paramètres influant la distribution des oies et
leurs choix alimentaires à
partir de l’exemple du marais du St Seren. Nous évaluerons la capacité
d’accueil actuelle du marais comme support d’alimentation pour les oies
(Chapitre 6). Les impacts respectifs et conjugués de l’oie et des herbivores
domestiques sur les populations de Scirpe seront abordés dans les chapitres
7 et 8. Nous analyserons l'impact de
différentes pressions de prélèvement des tubercules de Scirpe et de la coupe
des parties aériennes sur l'allocation des ressources chez Scirpus maritimus en milieu expérimental (Chapitre 7), puis nous
quantifierons l’impact respectif de l’herbivorie par un troupeau de bovins sur les parties aériennes ainsi que
celui des oies sur les
tubercules de Scirpus maritimus sur le St Seren (Chapitre 8). A l’aide des résultats acquis dans les
différents chapitres précédents, nous évaluerons enfin la compatibilité du
niveau de prélèvement par les oies avec le maintien des habitats à Scirpus
maritimus sur le
long terme.
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